À quelques centaines de kilomètres à l'est de Vaelris s'étend Alphamont, la plus grande mégapole du continent connu. Carrefour des royaumes orientaux et méridionaux, elle s'élève au cœur d'une immense plaine où convergent les grandes routes commerciales. Les caravanes venues des montagnes de l'Est y croisent les convois chargés des richesses du Sud, tandis que les ambassadeurs, les érudits et les marchands y trouvent un point de passage presque incontournable. D'autres itinéraires existent, mais ils sont plus longs, plus coûteux ou plus dangereux. Alphamont ne possède pas l'accès aux mers et ne cherche d'ailleurs pas à rivaliser avec Vaelris sur ce terrain. Là où Vaelris contrôle les océans et les grandes voies maritimes, Alphamont domine les routes terrestres. Depuis des siècles, ces deux cités prospèrent autant grâce à leur rivalité que grâce à leur interdépendance. Les voyageurs évoquent souvent une ville d'une perfection presque inquiétante. Vue des hauteurs, Alphamont dessine une succession de cercles concentriques d'une régularité remarquable. Les avenues rayonnent depuis son centre comme les branches d'une roue gigantesque, reliant palais administratifs, académies, bibliothèques, ateliers d'ingénierie et marchés spécialisés. Rien ne paraît avoir été laissé au hasard. Chaque quartier possède une fonction précise, chaque bâtiment répond à une logique d'ensemble, chaque pierre semble participer au fonctionnement d'un mécanisme immense dont la cité tout entière constitue le cœur.
Le cœur de la cité
Contrairement à ce que pensent les étrangers, le centre d'Alphamont n'appartient pas à ses habitants, mais à son administration. Les trois grandes castes qui dirigent la cité y résident presque exclusivement : les Fonctionnels, les Ordinants et les mystérieux Synargues Blancs. Ensemble, elles représentent à peine un cinquantième de la population totale de la mégapole. Pourtant, c'est entre ces murailles concentriques que se prennent toutes les décisions importantes. Autour de ce noyau s'étendent d'immenses quartiers où vivent artisans, commerçants, voyageurs, cultivateurs, ouvriers, mercenaires, étrangers et caravaniers. Cette foule immense fait la richesse d'Alphamont sans jamais appartenir réellement à son organisation politique. Les habitants du centre administrent la cité, ceux des anneaux extérieurs la font vivre. Pour beaucoup de voyageurs, cette séparation paraît sévère. Les Alphamontais y voient simplement la conséquence naturelle d'un monde où chacun possède une fonction.
Le mérite plutôt que la naissance
À Alphamont, le pouvoir ne s'hérite pas, il se mérite. Les habitants aiment répéter que tous les enfants naissent égaux. Pourtant cette égalité ne dure guère. Dès les premières années, chacun est observé, évalué, orienté. La mémoire, le raisonnement, les aptitudes physiques, la capacité à commander, l'esprit d'analyse ou le sens de l'organisation sont étudiés avec une précision qui étonne les voyageurs. Lorsque les résultats évoluent, la place occupée dans la société peut évoluer également. Personne n'est définitivement condamné. Personne n'est définitivement arrivé. Le nom d'une famille ouvre parfois une porte ; le mérite décide si elle restera ouverte.
Les Fonctionnels
La première caste est celle des Fonctionnels. Ils assurent le fonctionnement quotidien de la mégapole. Administrateurs, comptables, responsables des entrepôts, logisticiens, ingénieurs, archivistes ou gestionnaires déplacent les marchandises, organisent les convois, surveillent les réserves et tiennent les innombrables registres dont dépend Alphamont. Ils sont les rouages visibles du grand mécanisme. Sans eux, rien ne circule. Pourtant, ils ne décident jamais des grandes orientations.
Les Ordinants
Au-dessus des Fonctionnels siègent les Ordinants. Leur rôle consiste à organiser ce que les autres exécutent. Ils dessinent les nouvelles routes commerciales, répartissent les richesses, anticipent les pénuries, financent les expéditions, dirigent les grands travaux et orchestrent les réseaux d'influence d'Alphamont bien au-delà de ses frontières. Les meilleurs d'entre eux excellent dans l'art de modifier discrètement les équilibres politiques d'un royaume sans jamais avoir besoin d'y envoyer une armée. Selon un ancien proverbe alphamontais : « Celui qui contrôle les flux contrôle déjà les royaumes. »
Les Synargues Blancs
Tout en haut de cette hiérarchie se trouvent les Synargues Blancs. Nul ne sait exactement combien ils sont. Ils ne gouvernent pas : ils définissent. Ils n'administrent ni les routes, ni les académies, ni les Grandes Maisons Marchandes. Ils décident de la direction que devra prendre Alphamont au cours des décennies à venir. Leurs décisions influencent parfois plusieurs générations avant d'en révéler pleinement les conséquences. Le blanc qu'ils portent ne symbolise ni la pureté ni la noblesse. Il représente l'effacement de l'individu. À ce niveau, un homme ne parle plus en son nom. Il parle au nom de la cité.
Les Hors-Castes
La très grande majorité des habitants n'appartient pourtant à aucune de ces trois castes. On les désigne simplement sous le nom de Hors-Castes. Ils cultivent les terres, exploitent les carrières, fabriquent les matériaux, conduisent les caravanes, travaillent dans les ateliers ou commercent avec les royaumes voisins. Sans eux, Alphamont cesserait d'exister en quelques semaines. Ils ne participent pas aux décisions et ne siègent dans aucune institution, mais ils représentent la véritable force de la mégapole. Contrairement à ce que prétendent certains royaumes voisins, les Hors-Castes ne sont ni maltraités ni abandonnés. Alphamont leur assure des conditions de vie correctes, un accès aux soins et une sécurité que beaucoup de cités plus petites peinent à offrir. Cette politique n'est cependant pas motivée par la compassion. Elle répond à une logique beaucoup plus simple : une population en bonne santé produit davantage.
Une vie possède une valeur
À Alphamont, tuer gratuitement constitue une faute grave contre la cité elle-même. Même la vie d'un Hors-Caste possède une valeur qu'il serait absurde de gaspiller. Chaque homme représente une force de travail, un savoir-faire, une expérience ou un potentiel encore inexploité. Détruire cette ressource revient à appauvrir la communauté tout entière. Les peines infligées aux meurtriers sont donc particulièrement sévères, quelles que soient les origines de leur victime. Cette règle surprend souvent les voyageurs. Elle ne repose pas sur l'humanisme. Elle repose sur le calcul.
Les Grandes Maisons Marchandes
Les immenses fortunes d'Alphamont appartiennent aux Grandes Maisons Marchandes. Navigation terrestre, banques, métallurgie, textile, agriculture, ingénierie ou recherche magique, chacune domine un secteur particulier sans jamais remettre en cause l'autorité des castes. Leur rivalité permanente nourrit l'innovation et finance les académies qui font la réputation de la cité. L'échec d'une Maison est toléré. L'échec de la cité ne l'est jamais.
Les académies
Aucune autre ville ne rassemble autant d'universités. La magie y côtoie les mathématiques, les ingénieurs travaillent avec les mages, les médecins collaborent avec les alchimistes et les architectes consultent les philosophes aussi naturellement que les géomètres. À Alphamont, science et magie ne s'opposent pas. Elles poursuivent le même objectif : comprendre le monde pour mieux l'organiser.
Gagner avant la bataille
Alphamont entretient une armée considérable. Elle préfère pourtant ne jamais avoir à s'en servir. Ses dirigeants estiment qu'une guerre remportée par les armes est toujours moins élégante qu'une guerre gagnée par l'économie. Avant d'envoyer des soldats, ils expédient des marchands, des ingénieurs, des diplomates, des érudits et des financiers. Lorsque les armées apparaissent enfin, les routes commerciales, les crédits, les approvisionnements ou les infrastructures dépendent souvent déjà d'Alphamont. La bataille devient alors une formalité. La victoire a été obtenue depuis longtemps.
Une perfection imparfaite
Les voyageurs quittent souvent Alphamont avec un sentiment contradictoire. Ils admirent ses bibliothèques, ses académies, ses inventions, sa richesse et l'efficacité de son administration. Pourtant, beaucoup éprouvent aussi une gêne difficile à expliquer. Tout semble parfaitement à sa place. Chaque homme connaît sa fonction. Chaque fonction possède son utilité. Peut-être même trop parfaitement. Car lorsqu'une société considère que chacun peut être remplacé, l'individu finit parfois par disparaître derrière le rôle qu'on lui a confié. Et pourtant, les chroniques rapportent qu'au cœur de cette mécanique presque parfaite, une anomalie est apparue. Une seule. Les Synargues Blancs eux-mêmes n'évoquent ce sujet qu'avec une extrême prudence.
« Vaelris regarde l'horizon. Alphamont regarde les cartes. La première règne sur les mers. La seconde règne sur les routes. Toutes deux savent que le monde appartient rarement à celui qui possède la plus grande armée. Il appartient presque toujours à celui qui décide du chemin que les autres devront emprunter. »
Gildo Hamandus
Chroniques du Haut Royaume
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