
Borik
Artisan bougon, voyageur sans montagne et contrebandier qui refuse ce titre, Borik conserve les objets cassés, les dettes anciennes et quelques êtres qu'il prétend ne pas avoir adoptés.
Il existe à Vaelris des hommes dont la boutique ressemble à leur propriétaire : encombrée, solide, difficile à lire au premier regard et probablement plus dangereuse qu'elle n'en a l'air. Celle de Borik appartient à cette catégorie. On y trouve des bijoux cassés, des chaînes à ressouder, des fermoirs anciens, des pierres sans monture, des outils dont l'usage n'est pas toujours évident et, dans certains tiroirs, des objets que leur propriétaire prétend ne jamais avoir vus auparavant. Borik travaille derrière un établi marqué par les années, la barbe longue retenue par plusieurs perles de métal, les sourcils froncés comme si chaque client venait personnellement troubler l'ordre du monde. Il râle lorsqu'on entre, râle lorsqu'on négocie, râle lorsqu'on paie trop lentement et probablement encore davantage lorsqu'on ne revient pas. Ceux qui le connaissent savent pourtant que cette mauvaise humeur relève moins d'un caractère difficile que d'une forme particulière de politesse naine.
« Borik prétend n'aimer ni les complications, ni les étrangers, ni les enfants, ni les mages, ni les marchands. Il est remarquable qu'il passe l'essentiel de son temps à aider les quatre premières catégories tout en faisant commerce avec la cinquième. »
Notes personnelles de Gildo Hamandus
Les mines de l'Est
La famille de Borik venait des régions orientales, là où les montagnes abritaient autrefois des mines profondes, riches et suffisamment anciennes pour que plusieurs générations de nains y aient vécu sans imaginer qu'elles puissent un jour leur être prises. Les galeries constituaient davantage qu'un lieu de travail. Elles étaient des routes, des quartiers, des sanctuaires et des archives creusées dans la roche. Chaque famille connaissait la respiration de la montagne, la manière dont un filon se poursuivait dans l'ombre ou le bruit particulier d'une pierre sur le point de céder. Les nains y vivaient durement, mais chez eux.
Puis vinrent les Vrathmys. Les récits divergent sur la manière dont les hommes-fourmis atteignirent les premières galeries. Certains parlent d'une fissure ouverte sous les niveaux les plus profonds, d'autres d'anciennes excavations que les nains auraient dû condamner bien avant leur naissance. Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, est la rapidité de l'invasion. Les Vrathmys ne cherchaient ni à négocier ni à conquérir selon les usages des peuples de la surface. Ils progressaient dans les tunnels comme une colonie vivante, méthodique et innombrable, occupant les galeries une à une, coupant les voies de retraite et transformant les mines accueillantes en pièges de pierre.
Borik était encore jeune, mais suffisamment âgé pour comprendre que personne ne viendrait les sauver. Il participa aux évacuations, aux combats dans les tunnels et aux opérations désespérées destinées à retenir les Vrathmys assez longtemps pour permettre aux familles de gagner la surface. Une bonne partie de sa parenté mourut sous terre. Certains furent tués au combat, d'autres pris dans l'effondrement volontaire de galeries que les survivants durent condamner derrière eux. Il existe des victoires dont personne ne revient fier. Sauver les siens en abandonnant les morts aux profondeurs est probablement de celles-là.
Un nain sans montagne
Après la fuite, Borik ne retrouva jamais de véritable attache. Les survivants de son clan se dispersèrent, certains vers d'autres communautés naines, d'autres vers les villes humaines où leur savoir-faire pouvait encore être vendu. Borik aurait pu les suivre, reprendre un métier stable et tenter de reconstruire une existence semblable à celle qu'il avait perdue. Il choisit la route.
Son tempérament s'y prêtait probablement mieux qu'il ne veut l'admettre. Loin des montagnes, il découvrit les marchés, les ports, les caravanes et cette forme de liberté incertaine qui consiste à ne jamais savoir où l'on dormira la semaine suivante. Il fut vendeur ambulant, réparateur itinérant, guide occasionnel et, si l'on en croit plusieurs récits qu'il qualifie de calomnies, pilleur de tombes lorsqu'une sépulture semblait suffisamment ancienne pour que ses occupants ne puissent plus protester.
Borik affirme n'avoir jamais pillé de tombe. Il admet seulement avoir récupéré des objets abandonnés dans des lieux mal entretenus. La nuance paraît essentielle à ses yeux.
Ces années lui apprirent à négocier, à reconnaître les métaux, à distinguer une pierre précieuse d'une imitation et, surtout, à comprendre que les marchandises voyagent rarement seules. Elles s'accompagnent de taxes, de convoitises, de gardes et d'hommes toujours prêts à s'enrichir sur le travail des autres. Borik ne devint pas un grand marchand, mais il apprit à se déplacer entre les règles avec l'aisance de ceux qui ont compris qu'une loi est souvent une porte dont certains possèdent la clé.
La boutique de Vaelris
Il finit par s'établir à Vaelris, peut-être parce que la ville ressemblait à ce qu'il était devenu : un lieu sans origine unique, peuplé de survivants, de réfugiés et d'individus que le reste du monde avait cessé d'attendre. Sa boutique se trouve à une distance raisonnable des quais et suffisamment près des quartiers animés pour attirer aussi bien les marins que les dames souhaitant réparer une chaîne ou remplacer une pierre manquante.
Borik n'est pas un maître joaillier, et il serait le premier à se moquer de quiconque prétendrait le contraire. Il possède toutefois une main sûre, une bonne connaissance des métaux et cette patience particulière des artisans qui préfèrent travailler seuls. Il ressoude les bracelets, redresse les montures, remplace les fermoirs et parvient parfois à rendre une seconde jeunesse à des bijoux dont les propriétaires avaient déjà fait le deuil. Son travail manque peut-être d'élégance, mais rarement de solidité.
La boutique paraît chaotique. Les étagères ploient sous les boîtes, les outils s'accumulent et plusieurs objets changent régulièrement de place sans que personne, hormis Borik, ne semble comprendre la logique de leur déplacement. Pourtant, il retrouve tout. Il lui suffit généralement de grogner, de déplacer trois coffrets, d'insulter un marteau et d'extraire l'objet recherché d'un endroit où nul être raisonnable n'aurait songé à le ranger.
Les marchandises qui ne passent pas par les registres
La rumeur prête à Borik des relations anciennes avec plusieurs dockers nains du Syndicat. Il nie toute activité illégale avec une vigueur si excessive qu'elle renforce généralement les soupçons. Les plus prudents se contentent de dire que certaines marchandises arrivent dans sa boutique sans avoir attiré l'attention des collecteurs de taxes. Des alcools des îles du Sud, du tabac noir, quelques outils difficiles à obtenir ou des pièces rares apparaissent parfois dans son arrière-boutique sans qu'aucun registre ne permette d'en retracer l'origine.
Borik n'est pas un contrebandier, du moins pas selon sa propre définition. Il fournit simplement des solutions à des marchands qui jugent les taxes déraisonnables et à des dockers désireux de compléter leurs revenus. Il connaît les horaires, les équipes, les entrepôts mal surveillés et les hommes suffisamment mécontents pour fermer les yeux au bon moment. Il ne prend jamais davantage que nécessaire et préfère les opérations modestes, régulières et discrètes aux coups trop ambitieux qui finissent toujours par attirer les gardes ou les voleurs.
On suppose également qu'il contrôle plusieurs caches dans Vaelris : caves murées, doubles cloisons, tonneaux au fond modifié ou espaces oubliés dans d'anciens entrepôts. Aucune n'a été découverte officiellement. Cela ne signifie pas qu'elles n'existent pas. Dans une ville où les secrets circulent plus vite que les marchandises, l'absence de preuve constitue parfois la meilleure preuve d'un travail bien exécuté.
Les liens présumés entre Borik et certains membres du Syndicat des dockers reposent sur des témoignages indirects, plusieurs saisies incomplètes et une remarquable absence de documents comptables. Surveillance maintenue.
Une mauvaise humeur généreuse
Borik est un bon camarade, à condition de ne pas le lui dire. Il supporte mal les compliments, encore moins les remerciements trop appuyés, et répond souvent à la gratitude par une remarque désagréable destinée à rétablir une distance confortable. Ses amis savent pourtant qu'il répond présent lorsque la situation se dégrade. Il prête de l'argent en prétendant qu'il s'agit d'un investissement, offre un repas en affirmant qu'il allait de toute façon être jeté et fournit un refuge à ceux qu'il apprécie tout en leur rappelant qu'ils dérangent.
Son caractère bougon n'a rien d'exceptionnel pour un nain de son âge, même si Borik soutient que les autres sont beaucoup plus pénibles que lui. Il se méfie des mages, méprise les grands discours et n'accorde que peu de valeur aux titres. Un homme se juge selon ce qu'il fait lorsqu'il pourrait partir, selon qu'il tient parole et selon la manière dont il traite ceux qui ne peuvent rien lui offrir.
Kaelira
Kaelira entra dans sa vie en tentant de le voler. Elle était encore très jeune, affamée et suffisamment téméraire pour croire qu'elle pouvait subtiliser une gemme dans la boutique d'un nain dont les yeux ne quittaient jamais vraiment ses marchandises. Borik la surprit avant qu'elle ait atteint la porte. Les versions diffèrent sur la suite. Kaelira prétend qu'elle se laissa attraper pour observer sa réaction. Borik affirme qu'elle pleurait de peur. Aucun des deux ne semble disposé à admettre la moindre part de vérité dans le récit de l'autre.
Il aurait pu la livrer aux gardes, la chasser ou lui faire payer la pierre. Il lui donna à manger. La décision paraît simple aujourd'hui, mais elle changea leur existence à tous les deux. Borik reconnut probablement chez l'enfant quelque chose qui lui était familier : la faim, l'absence d'attache et cette manière de se préparer à mordre avant même qu'on ait levé la main. Il la garda près de lui, d'abord sous prétexte de lui faire rembourser sa tentative de vol, puis parce que sa présence était devenue naturelle.
Kaelira devint son apprentie, son associée et, bien qu'aucun d'eux n'emploie volontiers ce mot, sa famille. Elle apprit à reconnaître les pierres, à négocier avec les clients et à repérer les marchandises dont l'origine nécessitait peu de questions. Borik, de son côté, découvrit qu'élever une jeune Baeline était plus dangereux que piller des tombes et probablement plus coûteux que la contrebande.
Leur relation se nourrit de disputes, de moqueries et d'une affection que ni l'un ni l'autre ne cherche vraiment à dissimuler. Kaelira le provoque, emprunte ses outils, boit ses alcools et attire dans la boutique des problèmes que Borik assure ne pas avoir commandés. Il grogne, menace de la mettre dehors et finit généralement par lui préparer à manger.
« Borik affirme que Kaelira n'est pas sa fille. Kaelira affirme que Borik n'est pas son père. Il est remarquable de constater à quel point tous deux se comportent exactement comme s'ils tentaient de convaincre quelqu'un. »
Note personnelle de Gildo Hamandus
Ce que la pierre conserve
Borik n'est ni un héros célèbre ni un grand artisan. Il ne siège à aucun conseil, ne commande aucune troupe et ne revendique aucun exploit. Pourtant, il porte en lui l'histoire d'un peuple chassé de ses montagnes, d'un jeune nain devenu adulte dans des galeries envahies et d'un voyageur qui finit par construire une maison là où il n'en cherchait plus.
Sa boutique est peut-être encombrée de bijoux cassés, de marchandises douteuses et de bouteilles que les collecteurs de taxes n'ont jamais vues. Elle est aussi devenue un lieu où les amis peuvent entrer sans frapper, où une enfant affamée trouva autrefois un repas au lieu d'une cellule, et où ceux qui ont tout perdu découvrent parfois qu'une nouvelle attache peut naître sans avoir été recherchée.
« Les nains disent que la pierre se souvient de chaque coup reçu. Borik aussi. La différence est qu'il a choisi de ne pas rester enfoui sous les siens. »
Compilation des Archives de Vaelris
d'après les observations attribuées à Gildo Hamandus